Ce que l’affaire Tariq Ramadan nous dit sur le mensonge et le non verbal

Comme moi, je suis sûre que vous n’avez pas pu passer à côté de l’affaire Tariq Ramadan ces derniers jours. Les journalistes ressortent d’anciennes interviews à tour de bras pour analyser ses propos et ses gestes et essayer de déterminer s’il est coupable ou innocent.

En tant qu’experte du non verbal, on m’a également posé la question. A partir de vidéos prises sur des plateaux télévisés, on m’a demandé si je pensais qu’il était quelqu’un d’honnête ou non.

Tariq Ramadan non verbal
Tariq Ramadan – Source : Mondafrique

Et très franchement, ne me demandez pas cela. Ne me demandez pas de juger de la sincérité d’un homme sur trois minutes de plateau télé car cela n’est pas possible. Même si je connais le non verbal sur le bout des doigts et que je connais sa force, je connais aussi ses limites et, dans ce cas, nous y sommes confrontés. Ces limites, vous les connaissez puisque je vous mets régulièrement en garde sur ce blog : il est dangereux de tirer des conclusions du non verbal sans prendre en compte le contexte global ! 

En revanche, il y a des choses à dire sur la psychologie du mensonge qui peuvent donner un éclairage et que je vais vous expliquer.

Les gestes pouvant trahir le mensonge sont plus nombreux si l’enjeu est élevé

Des études américaines, dont la plus connue est certainement celle de Paul Ekman « Je sais que vous mentez » ont étudié les différentes raisons qui mènent au mensonge et comment la psychologie du menteur influence sa gestuelle.

Paul Ekman psychologie du mensonge
Paul Ekman – Source : Paul Ekman Group

Pour décrire les résultats de ces recherches simplement, quand quelqu’un se sent en position de force et non menacé, il peut mentir sans se trahir dans ses gestes. C’est souvent ce qui se passe sur les plateaux de télé !

Pour vous donner un exemple plus concret, si l’on vous demande de mentir en disant à quelqu’un que vous avez acheté un pain de mie ce matin alors que vous avez acheté une baguette, l’enjeu est nul. Vous allez le dire avec détachement, parce que cela n’a finalement aucune importance et votre corps ne vous trahira pas. En revanche, si l’on vous demande de faire la même chose en ajoutant que si votre interlocuteur se rend compte du mensonge vous mourrez (l’exemple est volontairement extrême), l’enjeu sera tellement important que vous allez être complètement stressé. Et dans ce cas, votre corps sera beaucoup plus à même de faire transparaître des signes qui peuvent indiquer une dissonance avec ce que vous dites.

Tariq Ramadan mensonge
Tariq Ramadan – Source : malitribune

Dans le cas de Tariq Ramadan, comme dans celui un peu plus ancien de DSK, on ne peut donc pas juger de leur honnêteté à travers des interviews vidéos plus anciennes. Ces personnes se sentent tellement en position de force que les enjeux pour elles sont faibles et qu’elles ne montrent pas de dissonances via le langage corporel.

Détourner le débat, une technique plus souvent utilisé par les coupables que par les innocents

Une deuxième chose que nous apprend la psychologie du mensonge et qui peut être intéressante dans ce cas est le déplacement du débat. Selon les études d’Ekman, les menteurs auront plus de facilité à porter l’accusation ailleurs et les innocents ne cesseront de se focaliser sur ce qu’on leur reproche pour le nier avec force.

Dans le cas de DSK, le débat avait été détourné sur la campagne présidentielle. Les accusations auraient été un moyen d’empêcher son élection. Dans le cas de Tariq Ramadan, le débat est détourné sur l’Islam. Or ce n’est pas l’Islam que l’on juge lors d’une accusation de viol mais bien une personne.

Une interview télévisée n’est pas un interrogatoire

Ces éléments sur la psychologie du mensonge pointent tous dans la même direction : difficile de dire en prenant une interview télévisée d’une personne influente, de dire si elle cache ou non quelque chose.

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Dominique Strauss Kahn – Source : Fox News

D’autant plus qu’une interview n’a rien à voir avec un interrogatoire, surtout pour les hommes politiques. Ils sont habitués aux plateaux, préparent ce qu’ils vont dire à l’avance, savent gérer les polémiques, etc. C’est une configuration où ils sont à l’aise. Leur confiance en eux en est renforcée et, comme nous l’avons vu, cela favorise l’absence de dissonance discours/langage du corps.

Difficile donc de se prononcer. En revanche, il serait très intéressant d’observer leurs comportements lors d’un vrai interrogatoire de police où les techniques et l’enjeu sont très différents.

 

 

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